Société Française de Rhumatologie

Livre Blanc : Chapitre 3


3. Environnement socio-économique et rhumatologie


3.6. Épidémiologie des maladies rhumatismales

L'épidémiologie est l'étude de la fréquence et de la dynamique des états de santé dans la population et des relations causales en rapport avec la santé humaine. Les pathologies de l'appareil locomoteur sont fréquentes et constituent l'un des principaux motifs de consultation en médecine générale. Les caractéristiques épidémiologiques des principales pathologies rhumatologiques sont les suivantes :

Lombalgies : la prévalence cumulée au cours de la vie est estimée à 85 % et la prévalence au cours des six mois passés à 40 %.

Ostéoporose : l'incidence annuelle des fractures vertébrales est de 10,7 pour 1 000 chez les femmes et 5,7 pour 1 000 chez les hommes. Celle de la fracture de l'extrémité supérieure du fémur est estimée à 16,8 pour 10 000 femmes et 5,8 pour 10 000 hommes.

Arthrose : sa prévalence est estimée à environ 17 %, et le nombre de personnes qui en souffrent en France est évalué entre 9 et 10 millions. L'incidence annuelle de la gonarthrose symptomatique est estimée à 240/100 000 personnes années, celle de l'arthrose digitale symptomatique à 100/100 000 et celle de la coxarthrose symptomatique à 80/100 000.

Polyarthrite rhumatoïde et spondylarthropathies : la prévalence de chacune de ces maladies est de l'ordre de 0,3 %.

L'épidémiologie est l'étude de la fréquence et de la dynamique des états de santé dans la population (épidémiologie descriptive) et des relations causales en rapport avec la santé humaine (épidémiologie causale).

Il n'est pas possible de détailler l'épidémiologie des maladies rhumatologiques en quelques pages, mais nous rapporterons ici les grandes lignes de l'épidémiologie des maladies rhumatis¬males, en privilégiant la description de leur fréquence.

Définition

  • La description de l'épidémiologie des maladies repose sur l'utilisation de mesures définies en terme d'incidence et de prévalence.
  • L'incidence est le nombre de nouveaux cas observés pendant une période donnée parmi des individus chez qui l'événement est susceptible de se produire. On l'exprime en général pour mille et par année.
  • .La prévalence est le nombre de personnes malades à un instant (prévalence instantanée) ou pendant une période (en général d'un an) sans distinction entre les cas nouveaux et les cas anciens. Le taux de prévalence (souvent rapporté sous le terme de « prévalence ») est la prévalence rapportée à la population totale.
 

Épidémiologie des principales pathologies rhumatismales


Pathologies rachidiennes

La prévalence des lombalgies a surtout été étudiée en Suède et aux USA. La pathologie étant volontiers épisodique et récidivante plutôt que constante, les études portent volontiers sur la prévalence cumulée sur une période donnée. Une atteinte radiculaire (sciatique ou cruralgie) peut y être associée.

La prévalence cumulée au cours de la vie dépasse 50 %. L'incidence a été évaluée à près de 10 %, mais plus élevée à 20-30 ans que dans les tranches d'âge supérieures.

La cause des lombalgies est identifiée dans moins de 15 % des cas mais la détérioration discale est considérée comme le facteur de risque le plus important. Il existe néanmoins une mauvaise corrélation clinique entre la détérioration discale et les lombalgies, l'atteinte radiographique étant encore plus fréquente que les lombalgies : la prévalence radiographique de la détérioration discale atteint 60 % après 35 ans.

Le problème économique des lombalgies chroniques est considérable. En France, en 1990, sur 830 000 arrêts de travail, 110 000 sont le fait de lombalgies. Leur coût direct a été estimé à 8 milliards de francs en 1990.

Le coût total des lombalgies n'a pas été évalué en France, mais Frymoyer et Castbaril, en 1990, ont évalué le coût (direct et indirect) des lombalgies aux États-Unis à 120 milliards de dollars.

Pathologies osseuses

Nous ne parlerons que de l'ostéoporose qui est la plus fréquente des pathologies osseuses. Elle est définie par l'existence d'un T-score inférieur à -2,5 DS (déviation standard) mais c'est l'ostéoporose fracturaire qui est symptomatique et fait l'objet des études épidémiologiques les plus pertinentes en pratique clinique.

La fracture vertébrale est la fracture ostéoporotique par excellence. Elle est pourvoyeuse de douleurs rachidiennes et de handicaps.

Pour étudier l'incidence des fractures vertébrales et l'influence de l'âge, du sexe et de la géographie, 14 011 femmes et hommes européens issus de l'étude EVOS (European Vertebral Osteoporosis Study) ont été suivis prospectivement par 29 centres européens pendant une période moyenne de 3,8 ans (étude EPOS ou European Propective Osteoporosis Study). Des radiographies du rachis réalisées selon une méthode standardisée ont été effectuées au début et à la fin de la période de suivi. L'incidence annuelle des fractures vertébrales s'élevait à 10,7 pour 1 000 chez les femmes et 5,7 pour 1 000 chez les hommes. L'incidence augmentait avec l'âge pour les deux sexes, tout en restant toujours plus élevée chez la femme que chez l'homme.

L'incidence annuelle de la fracture de l'extrémité supérieure du fémur est estimée en France à 16,8 pour 10 000 femmes et 5.8 pour 10 000 hommes. L'âge moyen de survenue de la première fracture est de 81,3 (+/- 9,3) ans chez les femmes et 73,3 (+/-15,3) ans chez les hommes. Pour l'année 1990, le nombre total de nouveaux cas de fractures de l'extrémité supérieure du fémur a été estimé à près de 50 000 en France.

Le coût des fractures de l'extrémité supérieur du fémur est évalué à près de 150 000 euros par an en France. Surtout, le taux de mortalité est estimé entre 14 et 36 % après une telle fracture et seulement 50 à 65 % des patients qui survivent retrouveront leur capacité de marche antérieure.

L'incidence réelle de la fracture du radius est mal connue en France mais est considérée, par analogie aux études anglaises et américaines, comme un peu supérieure à celle des fractures du fémur.

Pathologies articulaires

L'arthrose

Il est difficile d'évaluer précisément son incidence et sa prévalence car l'arthrose n'évolue pas parallèlement cliniquement et radiologiquement, si bien que les chiffres peuvent varier selon les critères retenus (cliniques, radiologiques ou mixtes).

L'incidence annuelle et la prévalence ne sont pas connues en France.

Aux États-Unis, la prévalence radiologique de l'arthrose (en incluant les formes minimes à sévères) est estimée à 29,9 % aux mains, 20,66 % aux pieds, 3,8 % aux genoux, et 1,3 % aux hanches. La prévalence des formes symptomatiques est de 3,1 % aux mains, 2,3 % aux pieds, 1,6 % aux genoux. L'incidence de la gonarthrose symptomatique est estimée à 240/100 000 personnes années, celle de l'arthrose digitale symptomatique à 100/100 000, et celle de la coxarthrose symptomatique à 80/100 000.

La présence d'arthrose est fortement corrélée à l'âge : 68 % des arthroses apparaissent chez des patients de plus de 50 ans. Du fait du vieillissement de la population, il est probable que le nombre de personnes qui ont une arthrose augmente dans les années à venir.

La survenue d'une arthrose est le fait de deux types de déterminants : les facteurs « systémiques » (responsables d'une vulnérabilité particulière du cartilage), et les facteurs biomécaniques (déterminant la localisation particulière des lésions).

Les conséquences économiques de l'arthrose sont importantes du fait de la consommation de soin et de la perte de journées de travail (près de trois millions de personnes consultent chaque année pour ce motif, ce qui conduit à plus de 14 millions de prescriptions -médicaments ou actes). Chaque année, 10 000 remplacements prothétiques de la hanche et 6 800 de genou concernent des personnes de plus de 75 ans. Il y a, en France, environ 360 000 personnes de plus de 75 ans vivant avec une prothèse de hanche (8 % de la population concernée) et 140 000 avec une prothèse de genou (3 % de la population concernée).

Les rhumatismes inflammatoires

La polyarthrite rhumatoïde (PR) et les spondylarthropathies sont les deux plus fréquentes maladies articulaires inflammatoires de l'adulte. Elles ont fait l'objet d'une étude nationale de prévalence en 2001 (étude EPIRHUM 2), réalisée par la section Épidémiologie de la Société Française de Rhumatologie (SFR). La fréquence des autres rhumatismes inflammatoires n'a jamais été étudiée en population en France.

La polyarthrite rhumatoïde

Les études de prévalence donnent des estimations variables d'un pays à l'autre, oscillant entre 0,3 et 1 %. En France, les informations les plus récentes et les plus complètes sont fournies par l'étude EPIRHUM 2 qui retrouve une prévalence de 0,3 %.

Les données d'incidence sont plus limitées, tant en France qu'à l'étranger. Les chiffres les plus récents émanent d'une étude conduite en Lorraine au début des années 90 : l'incidence annuelle était estimée à 90 cas / 106. Une fois la maladie installée, les rémissions sont rares, représentant probablement moins de un patient sur dix. Dans les autres cas, l'évolution se fait vers la chronicité et les érosions articulaires : il a été montré que 70 % des patients souffrant de PR ont des signes radiologiques de destructions articulaires dès les deux premières années d'évolution de la maladie.

Les conséquences de la PR sont un handicap responsable de la désinsertion croissante des patients, une réduction de l'espérance de vie (directement liée à l'activité de la PR et au handicap qu'elle peut induire - et non aux thérapeutiques -) estimée à dix ans en l'absence de traitement adapté.

Les spondylarthropathies

Le regroupement des différentes maladies qui s'articulent autour du concept de spondylarthropathie (spondylarthrites ankylosantes, arthrites réactionnelles, rhumatismes psoriasiques, rhumatismes des entérocolopathies, et spondylarthropathies indifférenciées), ainsi que la description de critères de classification communs, permettent la réalisation des travaux épidémiologiques que le morcellement rendait impossible.

La prévalence des spondylarthropathies est de l'ordre de 0,3 %, aussi élevée que celle de la polyarthrite rhumatoïde dans l'étude EPIRHUM 2 qui évaluait selon une même méthodologie la prévalence des deux maladies. La prévalence est comparable chez les hommes et les femmes. Ces chiffres sont très proches de ceux obtenus dans des estimations de pays Européens et aux États-Unis.

L'incidence des spondylarthropathies n'a jamais été étudiée en France.

Les autres rhumatismes inflammatoires

Nous ne disposons que d'estimations, notamment pour les affections suivantes :

  • Pseudopolyarthrite rhizomélique : incidence de 10 à 50 pour 100 000/an.
  • Lupus érythémateux disséminé : prévalence de 12 à 40 pour 100 000/an.

Les affections abarticulaires

Du fait de l'insuffisance des systèmes de classifications de ces affections, l'estimation de leur prévalence est difficile. Une estimation américaine a retenu que 59 personnes sur 1 000 en avaient présentées au cours d'une année.

La douleur d'origine rhumatologique

La prévalence et l'incidence de la douleur rhumatologique n'ont pas été étudiées en population.
En revanche, plusieurs enquêtes « un jour donné » ont permis de souligner l'importance des affections rhumatologiques dans les causes de douleurs au cours des consultations de médecine générale et en hospitalisation. Dans deux études conduites en consultation, les pathologies rhumatologiques sont la première cause de douleurs, et les lombalgies représentent 40 % d'entre elles.

 

Conclusion

Au total, l'épidémiologie des affections rhumatismale est encore imparfaitement connue mais des données chiffrées permettent de connaître les caractéristiques des affections les plus fréquentes.

La décennie internationale des os et des articulations (Bone and Joint Decade 2000-2010) est l'occasion de poursuivre les travaux épidémiologiques qui ont été réalisés afin de mieux cerner les contours de la spécialité.

 

BIBLIOGRAPHIE

  • Incidence of vertebral fracture in Europe : results from the European Prospective
    Osteoporosis Study (EPOS). J Bone Miner Res. 2002 ; 17 : 716-24
  • Grio (Groupe de recherché et d'information sur l'ostéoporose). Ostéoporoses.
    Doin 2001. 198 pp.
  • Lawrence J.-S. Disc herniation. Its frequency and relationship to symptoms.
    Ann Rheum dis 1969 ; 28 : 131-137
  • Charlot J. La dimension socioprofessionnelle des lombalgies.
    Rev Rhum. 2001 ; 68 : 117-196
  • Mayoux-Benhamou MA. Données épidémiologiques sur la détérioration discale.
    Rev Rhum 2000 ; 67 (suppl 4) : 247-252
  • Symmons DPM, Van Hemaert AM, Vandenbroucke JP, Valkenburg HA.
    A longitudinal study of back pain and radiological changes in the lumbar spine of middle
    aged women. II. Radiographic findings. Ann Rheum dis 1991 ; 50 : 162-166
  • Oliveria SA, Felson DT, Reed JI, Cirillo PA, Walker AM. Incidence of symptomatic hand, hip,
    and knee osteoarthritis among patients in a health maintenance organization. Arthritis
    Rheum. 1995 Aug ; 38(8) : 1 134-41.
  • Lawrence RC, Hochberg MC, Kesley JL, McDuffie F, Medsger TA Jr, Felts WR, Shulman LE.
    Estimates of the prevalence of selected musculoskeletal diseases in the United States. J
    Rheumatol 1989 ; 16 : 427-441
  • Enquête de l'INSEE et du CREDES 1991-1992
  • Guillemin F et al. Low incidence of rheumatoid arthritis in France.
    Scand J Rheumatol 1994 ; 23 : 264-8.
  • Guillemin F, Saraux A, Guggenbuhl P, Fardellone P, Fautrel B, Masson C, Coste J,
    Chary-Valckenaere I, Cantagrel A, Juvin R, Roux CH, LeBihan E, Euler-Ziegler L.
    Prevalence of rheumatoid arthritis in France - 2001.
    Ann Rheum dis. 2003 ; 62 (suppl 1) : 75
  • Saraux A, Guillemin F, Guggenbuhl P, Fardellone P, Fautrel B, Masson C, Coste J,
    Chary-Valckenaere I, Cantagrel A, Juvin R, Roux CH, LeBihan E, Euler-Ziegler L.
    Prevalence of spondylarthropathy in France - 2001
    Ann Rheum dis 2003 ; 62 (suppl 1) : 90-91
  • Autret-Leca E, Beretin P, Boulu P, Buhler M, Nourrain F, Allaert AF.
    La douleur aiguë de l'adulte en médecine générale. Rev Prat Med Gen. 2002 ; 16 : 648-652
  • Huas D, Tajfel P, Gerche S. Prévalence et prise en charge de la douleur en médecine
    générale. Rev Prat Med Gen 2000 : 14 : 1837-1841.

Pr Alain Saraux
Service de rhumatologie, CHU de la Cavale Blanche - Brest
Co-Président de la section Épidémiologie de la Société Française de Rhumatologie

 

<< Précédent [ Fermer la fenêtre ]

© SFR - Livre Blanc 2006