Société Française de Rhumatologie

Livre Blanc : Chapitre 1


1. La rhumatologie en 2003 ?


1.1. Champs d'activité de la rhumatologie, l'originalité française

« Ce n'est ni gloriole ni auto-satisfaction de dire que la rhumatologie est née en France : cela donne aux Français la possibilité de faire un bilan sérieux ». Ainsi commence la préface du Professeur Delbarre au premier Livre Blanc de Rhumatologie présenté par le SNMR (Syndicat National des Médecins Rhumatologues) en juillet 1976, introduction toujours d'actualité 37 ans après cette publication.

La rhumatologie à la française, caractéristique d'une part parce que prenant en compte le patient dans sa globalité, d'autre part en raison de la diversité de ses activités, séduit depuis non seulement au sein de l'Union Européenne mais également hors d'Europe. La précision des examens complémentaires, l'apparition de disciplines comme l'épidémiologie, la médecine de prévention, l'intérêt du dépistage de certaines pathologies rhumatismales, ne font que conforter cette rhumatologie qui a pris ses racines dans l'interrogatoire, l'examen clinique, le bien-fondé de la spécialité. La spécialité rhumatologique tient compte de la douleur et de la fonction. C'est dire l'importance de l'acte intellectuel, le fait de prendre son temps pour écouter le patient, de l'examiner, qui n'est pas reconnu financièrement au même niveau que bien des actes techniques. C'est dire l'intérêt de ce Livre Blanc.

Rappel historique de la rhumatologie

Les premiers travaux portant de façon spécifique sur la rhumatologie sont français et anglais. Pour ceux qui concernent notre pays, ils remontent au XIXe siècle avec la description remarquable de la polyarthrite par Charcot puis de la spondylarthrite ankylosante par Pierre Marie, de la sciatique rapportée à une origine vertébrale par Sicard et Déjérine.
Par la suite, l'école française n'a pas cessé de se distinguer. Dès 1933, Florent Coste proposait un traitement spécifique de l'arthrose, Mathieu Pierre Weill soulignait en 1945 l'intérêt de distinguer rhumatisme et arthrite, sans parler des nombreux travaux du Professeur Stanislas de Sèze. Ce dernier a notamment ouvert la rhumatologie à la pratique de la radiographie, des manipulations, etc.

D'autres dates illustrent ce dynamisme :

1928 : fondation de la Ligue Française contre le Rhumatisme ;
1934 : lancement par la Ligue de la Revue du Rhumatisme ;
1948 : création de la première chaire de rhumatologie;
1955 : naissance du Syndicat National des Médecins Rhumatologues ;
1957 : Certificat d'Études Spéciales de Rhumatologie;
1960 : la rhumatologie est reconnue comme l'une des huit spécialités médicales;
1972 : la Ligue est scindée entre la Société Savante, la SFR (Société Française de Rhumatologie) et l'AFLAR (Association Française de Lutte Anti-Rhumatismale). Durant tout ce temps, le souci des rhumatologues français a été de maintenir une discipline tenant compte de tous les aspects possibles de la rhumatologie.

 

Champs d'action


Description de la discipline

Nos aînés ont donc toujours défendu une rhumatologie s'occupant de l'appareil locomoteur dans sa globalité, tant sur le plan mécanique qu'inflammatoire, immunologique, génétique, etc. Ainsi, la définition et la description officielle de la discipline selon l'UEMS (Union Européenne des Médecins Spécialistes) sont-elles directement issues de cette spécificité :
« La rhumatologie est la spécialité médicale prenant en charge les maladies, douleurs et dysfonctionnements de l'appareil locomoteur et des tissus conjonctifs qui lui sont associés, ainsi que des affections touchant les régions péri-articulaires. Ceci comprend les maladies inflammatoires, les maladies du système locomoteur, les maladies du tissu conjonctif et des vaisseaux, les maladies dégénératives des articulations et du rachis, les maladies métaboliques qui touchent l'appareil locomoteur, les maladies touchant les tissus péri-articulaires et les maladies des autres organes et appareils, dont le système nerveux, en tant qu'elles sont reliées aux maladies mentionnées ci-dessus (listées in « classification of disease of the locomotor apparatus », comendia Rheumatologica, vol 4, EULAR publischers, Basel, 1979).
Ainsi, la rhumatologie implique un savoir multidisciplinaire, notamment en médecine interne, chirurgie orthopédique, neurologie et neurochirurgie, médecine physique et de rééducation, etc.
Le rhumatologue doit être familiarisé avec l'étiologie, la pathogénie, l'épidémiologie des maladies appartenant à cette spécialité. Son activité doit être centrée d'une part sur les procédures diagnostiques en utilisant la clinique, les examens de laboratoire, l'imagerie et d'autres techniques spécifiques (électrocardiogramme, tests fonctionnels, endoscopie, électromyographie, etc.) et d'autre part, sur les thérapeutiques et la prise en charge qui, outre les méthodes pharmocologiques, comprennent les techniques d'infiltrations locales, la médecine manuelle, la rééducation et les mesures orthopédiques, l'ergothérapie, l'ergonomie ostéoarticulaire, la prise en charge psychosociale.
Le rhumatologue doit aussi être familiarisé avec les notions de pronostic, de prophylaxie et l'importance médico-sociale des maladies rhumatologiques, ainsi qu'avoir l'expérience des indications chirurgicales de l'appareil locomoteur.
Ce sont les travaux scientifiques de la SFR et des représentants du SNMR qui ont ouvré en leur temps pour une telle harmonisation européenne et ainsi contribué à cette description de la spécialité reconnue au sein de toute l'Europe.

Dépistage, prévention, formation, information

Dans un rapport présenté au ministère de la Santé en 1970, on peut lire que le rhumatisme commence quand le malade souffre. De nos jours, ce langage n'est plus de mise. Le praticien n'attend plus que le patient se plaigne pour commencer à prévenir et traiter. Ainsi dépiste-t-on l'ostéoporose avant qu'elle ne se manifeste, prévient-on l'arthrose autant que faire ce peut ; enfin le rhumatologue s'attache-t-il à lutter de façon préventive contre la douleur. La rhumatologie est donc une spécialité en pleine évolution.

Désormais, le rhumatologue dépiste, prévient. Ceci nécessite de sa part une formation médicale continue de qualité certes, mais aussi un souci de communiquer ce progrès auprès de ses patients comme de ses confrères. Formation et information font désormais partie intégrante de la spécialité. Et quelles que soient ses modalités d'exercice, le rhumatologue doit rester à l'affût de nouvelles connaissances pour s'adapter au mieux aux besoins du patient. Cette nécessité se retrouve dans la prise en charge de la douleur en rhumatologie. Les mécanismes de la douleur sont de mieux en mieux connus, les traitements de plus en plus adaptés et complémentaires. Mais la douleur implique plus que jamais une écoute de l'individu, une disponibilité vis-à-vis de l'être qui souffre.

Ce dialogue singulier qui permet au médecin de mieux connaître les retentissements de la douleur ne peut se faire que dans des conditions d'exercice qui respectent le patient et le praticien. L'écoute implique un climat d'authentique liberté. C'est ce que la rhumatologie française nous enseigne depuis plus d'un siècle. Le rhumatologue est une sorte d'homme orchestre de la douleur : il connaît les instruments pour comprendre la douleur ou les douleurs, chez l'enfant, chez l'adulte, chez le vieillard. Il est aussi le chef d'orchestre qui, à partir de son enquête clinique, sait diriger le patient vers tel traitement, tel thérapeute. Ainsi, la rhumatologie reste-t-elle au carrefour de la médecine générale et d'autres spécialités. Là est sa grandeur, sa spécificité mais aussi son danger.

 

La rhumatologie française et l'Europe

L'ouverture d'esprit de la rhumatologie, sa diversité, ont su influencer la rhumatologie européenne. Un an après le Traité de Rome, le 20 juillet 1958, est née à Bruxelles l'UEMS. Par la suite, Belgique, Hollande, Luxembourg et France ont été les initiateurs d'une rhumatologie européenne. Ainsi, la section mono-spécialisée de rhumatologie émanant de l'UEMS s'est-elle réunie pour la première fois en mai 1963. Elle s'est attelée à définir la spécialité, à préciser les modalités de qualification et de formation du rhumatologue. Elle a évidemment par la suite contribué à l'accueil et à la collaboration d'autres pays européens n'appartenant pas à l'Union européenne. Actuellement, la visite de centres de formation, l'harmonisation de la formation médicale continue, l'organisation d'échanges, se développent à travers toute l'Europe sous l'égide de cette section mono-spécialisée de rhumatologie.

Mais l'UEMS travaille aussi à défendre l'activité rhumatologique dans les différents pays d'Europe. Nous avons vu que la discipline a un champ d'activité étendu. C'est une partie de son intérêt mais c'est aussi un danger. En effet, d'autres spécialités tentent de morceler la rhumatologie comme les internistes en Italie dans la prise en charge des connectivites, les orthopédistes en Allemagne qui pensent pouvoir maîtriser les affections du rachis. En Grande-Bretagne, les patients sont les premières victimes de cette rhumatologie étriquée. Ce sont des dérives qui non seulement fragilisent la discipline mais aussi font perdre au patient l'intérêt d'une prise en charge globale sinon d'une prévention, d'un traitement rapide et adapté.

Cependant, cette rhumatologie voit s'ouvrir des champs pleins d'espérance et d'expression : l'irruption des biothérapies dans les rhumatismes inflammatoires, les hormones favorisant la croissance osseuse dans l'ostéoporose, l'amélioration incessante de l'imagerie (échographie, IRM à champs ouvert, IRM à corps entier.) et bien d'autres. La rhumatologie à l'aube du IIIe millénaire va subir une véritable révolution avec l'efficacité des nouvelles thérapeutiques. À nous de préparer les rhumatologues de demain.

La rhumatologie française peut être fière de ses racines. Nos aînés ont façonné une spécialité remarquable par sa richesse et par le bienfait qu'elle peut apporter au patient, à la société. Mais cette diversité est en danger de morcellement, d'autant que, comme nous l'avons précisé, l'acte intellectuel qu'est la consultation du patient qui souffre n'est pas reconnue à sa juste valeur. Souhaitons que ce Livre Blanc bénéficie à la rhumatologie française, encourage ce talent qui n'en finit pas d'exister au profit de tous.

 

BIBLIOGRAPHIE

1. ARLET J et coll, Livre Blanc de la Rhumatologie française, juillet 1976.

2. REGNIER C, Le doux mal des jointures. Histoire de l'arthrose, LEM médical Paris 2000

3. DUQUESNOY B, En traversant la Manche, les rails de la rhumatologie sont-ils encore parallèles ?, Synoviale, avril 1996, n°40, p 1-3

 

Pr Bernard Duquesnoy,
CHRU Roger Salengro Lille,
Président du Centre National de Rhumatologie

Dr Patrick Sichère,
Paris,
Ancien Président du Syndicat National des Médecins Rhumatologues

 

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